3 questions à ... Valentine Gauthier

Valentine Gauthier vient de recevoir le Grand Prix de la Création de la Ville de Paris 2019 dont la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin est partenaire. Une récompense qui met en lumière le travail pionnier de cette créatrice qui, depuis 10 ans, à travers sa marque éponyme, concilie le style et un engagement pour une mode durable. Rencontre avec cette ambassadrice de l’éco-responsabilité.

Votre engagement en matière de mode durable remonte aux « racines » de votre marque. Comment est-il né ?

Il est né tout naturellement. J’ai grandi dans la garrigue, je passais mes étés à courir dans la forêt et à peindre avec mon père dans le jardin. Ma mère faisait ses vêtements ou les faisait coudre par ma nourrice. A la télévision, j’admirais le commandant Cousteau et j’étais effrayée par les marées noires… Plus tard, je me suis engagée dans des associations comme Surfrider qui se bat pour la sauvegarde des océans…  Ce n’est donc pas étonnant si j’ai d’abord choisi de suivre un cursus en géo-ethnologie afin de devenir ingénieure en écologie. Quand je suis venue à Paris faire mes études, j’étais en sabots et à vélo. Et c’est ainsi que la Maison Martin Margiela m’a castée pour devenir l’un de leurs mannequins. La façon de faire de la mode de Martin Margiela correspondait parfaitement à ma vision durable : sans renier la création, il privilégiait l’upcycling, l’artisanat. Ça a été une expérience initiatique qui m’a beaucoup guidée et qui allait aussi à l’encontre de pas mal de comportements d’élèves et de professeurs que j’ai croisés en intégrant l’atelier Chardon Savard. Aucun ne semblait alors sensible à son impact sur la planète ! C’est donc autour de mes valeurs que j’ai construit la marque Valentine Gauthier.

 

Comment s’illustre cet engagement ?

Aujourd’hui, nous sommes 8 personnes, uniquement, et c’est un hasard, des filles, toutes mobilisées autour de l’idée de faire une mode la plus parfaite possible. Cela démarre avec l’environnement de travail : je mobilise tout le monde autour de nos objectifs. Une fois par semaine, nous nous réunissons pour échanger sur de nombreux sujets, partager… Au sein du 88 Beaumarchais, notre flagship parisien où sont aussi installés nos bureaux, j’ai prévu une cuisine afin que les équipes n’aient pas aller acheter de la nourriture dans des emballages superflus. De façon générale, nous traquons le gaspillage. Cela se sent dans la gestion au plus juste de nos tissus. Si par hasard nous ne les utilisons pas intégralement, je les réintègre d’une autre façon dans la collection suivante ou nous en faisons du linge de maison. Ces tissus, nous les choisissons avec le plus grand soin auprès de fournisseurs également engagés dans des démarches durables et en veillant à ce que l’intégralité de leur réalisation, du fil au tissage en passant par la teinture, réponde à nos attentes. Pour la fabrication, nous travaillons avec des ateliers français et avec une maison -tenue par des Français- en Hongrie, spécialiste du flou, et qui me permet d’avoir un savoir-faire d’exception tout en maintenant des prix que je ne souhaite pas prohibitifs. Certes nos étiquettes reflètent nos exigences en matière de créativité et de qualité mais nos vêtements demeurent accessibles à des gens qui souhaitent mieux consommer en achetant moins de pièces mais des pièces qui durent…

Enfin, je vais aussi chercher des savoir-faire à l’étranger comme la broderie à la main en Inde où j’ai choisi de collaborer avec un atelier qui soutient des associations, une démarche cohérente avec ma vision d’une mode juste et respectueuse. Tous nos projets suivent cette ligne directrice à l’image de nos souliers fabriqués par une famille de bottiers depuis 4 générations et avec qui j’ai pu développer des chaussures ayant la robustesse des modèles masculins tout en répondant aux exigences techniques d’un soulier féminin. Il a fallu beaucoup de temps pour y arriver mais ça y est, nous y sommes !

Cela dit, mon engagement ne doit pas faire oublier le style. C’est avant tout cela que je mets en avant, cette silhouette, mélange de féminité sans vulgarité, de joie, de références au workwear et à l’uniforme militaire, et qui permet aux femmes de 20 à 70 ans de montrer qui elles sont sans avoir à parler. C’est avant tout pour ce style que je veux que l’on pousse la porte de Valentine Gauthier et que l’on découvre ensuite nos engagements.

 

Qu’apporte à une marque des prix tel que Le Grand Prix de la Création de la Ville de Paris 2019 ?

Cela dépend à quel stade de développement l’on est. En 2009, je me suis présentée au Festival International de Dinard. Je m’étais dit que si je remportais le prix, je lançais mon projet. C’était une façon de confronter mes idées avec la réalité. J’ai notamment gagné un stand sur un salon mais je devais aussi monter la marque dans l’année. Ça a été une pression nécessaire, un booster. Le Grand Prix de la Ville de Paris, c’est autre chose. Tout d’abord c’est une récompense pour l’ensemble des équipes, une fierté qui nous a un peu plus fédérées. C’est véritablement la reconnaissance d’un travail commun. Cela a aussi mis un coup de projecteur sur la mode durable, car pour la première fois, le Prix ne récompensait pas seulement une démarche créative mais une vision globale. Enfin, c’est pour la marque une formidable façon de rayonner à l’international, cela attire les regards et attise la curiosité ce qui est bon pour la visibilité et l’expansion de la société. Nous sommes distribués dans notre flagship du boulevard Beaumarchais à Paris et dans des multi-marques un peu partout dans le monde mais nos revendeurs sont éparpillés et il nous faut structurer notre marché de l’export. Cela nous permettra, certes, de développer le chiffre d’affaire pour stabiliser l’activité mais aussi d’embaucher. Cela va surtout nous permettre de prendre la parole de façon plus forte, de diffuser notre message en faveur d’une mode durable avec plus d’ampleur et donc de faire bouger les choses dans ce domaine.