3 questions à ... Pascal Gautrand, Fondateur de Made in Town

Trois questions à Pascal Gautrand

Expert des filières mode et textile, Pascal Gautrand a fondé Made in Town. Cette société de consulting accompagne de nombreux clients, marques, groupements de producteurs, ou encore territoires, sur des problématiques de valorisation des savoir-faire et des fabrications locales. Parmi ses récents chantiers : la « reconstruction » de la filière laine française.

 

Pourquoi relancer la filière laine française ?

Il est juste d’utiliser le mot « relancer » car cette filière a existé. Mais, elle a disparu il y a déjà bien longtemps avec la mondialisation. En effet, aujourd’hui, la laine est standardisée par l’industrie. On travaille essentiellement avec du mérinos produit à l’autre bout de la planète. Ainsi 80 % de la laine issue de la tonte de moutons français part vers l’Asie sans même être lavée et disparaît dans un circuit assez obscur. Il n’y a alors aucune traçabilité. Nous avons donc une matière première noble, renouvelable, de qualité, et en quantité – puisqu’on compte en France 7 millions de moutons qui sont, pour leur bien-être, tondus au moins une fois par an – que nous n’exploitons pas. Or, les consommateurs comme les marques, sont en quête d’écoresponsabilité et de plus de clarté sur l’origine des textiles. Il était donc tout naturel de revaloriser cette laine en relançant la filière. Si c’est une réponse à des attentes fortes c’est aussi une façon d’offrir de meilleurs revenus aux éleveurs. Aujourd’hui la tonte d’un mouton coûte 1,50 € et la laine est rachetée 0,40 € le kg. Un mouton c’est en moyenne 2 kg de laine. Le calcul est simple, l’éleveur est perdant. Nous espérons aussi changer cette situation.

 

Vous avez la matière première. Mais, est-ce qu’en France il y a encore les industries pour la transformer ?

Evidemment, la mondialisation a provoqué l’effritement des chaînes locales. Par chance, la filière laine est la dernière dédiée à la transformation des matières naturelles encore intégralement présente sur le sol français. Pour l’approvisionnement, nous collaborons ainsi, soit avec des collectifs d’éleveurs, soit avec des collecteurs de toisons. Du côté des structures de lavage, il y a encore dans le pays, une entreprise spécialisée semi-industrielle. Il y a aussi 5 filatures de taille industrielle ou semi-industrielle qui utilisent le cardage pour traiter les toisons, la technique du peignage ayant, elle, disparu en France. Nous avons choisi de travailler avec la filature Fonty dans la Creuse et avec celle du Parc dans le Tarn. Cette dernière a des équipements particulièrement modernes qui permettent d’obtenir un niveau de prix équivalent à celui des laines d’importation. C’est un atout majeur. Il y a donc dans l’Hexagone, les ressources et tous les outils nécessaires. Quand on pense que nous sommes les premiers producteurs de lin en Europe et que nous n’avons plus aucune filature capable de le filer, on se dit qu’il faut vraiment avoir une réflexion sur la préservation de ces savoir-faire !

Evidemment, pour cette filière laine française, nous avons tout de même des contraintes. Ainsi, toute la laine provient de bêtes élevées pour leur viande et la gestion génétique n’a pas pris en compte les caractéristiques lainières. On est donc loin de la douceur et de la légèreté des mélanges qui viennent d’Asie. On est plus proches du toucher des pulls de nos grands-parents ! Mais nous savons que nous pouvons améliorer la qualité des toisons dans la prochaine décennie en nous penchant sur certains éléments génétiques des moutons. De plus, nous avons fait le choix de conserver les couleurs naturelles des laines et leurs spécificités sont aussi source de créativité. Il y a, par exemple, 60 espèces de moutons sur le territoire ce qui signifie 60 laines distinctes donc une formidable variété qui peut inspirer les créateurs.

 

Vous parlez des marques : comment ont-elles accueilli cette laine française ?

Nous avons été très surpris par l’accueil positif. Nous avons commencé à travailler sur ce projet au début de l’été 2018. C’est une collaboration avec la région Occitanie où subsistent encore pas mal d’acteurs sur ce secteur, qui avait éveillé notre curiosité pour le sujet. D’ailleurs, sans l’expertise de l’atelier Passe-Trame près de Mazamet, nous n’aurions pas pu mener à bien cette idée initiale qui était de refaire dialoguer les éleveurs avec les marques et les créateurs voire avec le consommateur final en embrassant les transformateurs qui interviennent au cœur de cette chaîne. Grâce à Passe-Trame nous avons pu présenter une petite collection de tissages et de fils au salon Première Vision de septembre 2018. C’était le lieu-test idéal pour s’assurer que les marques pouvaient être clientes. Et elles l’ont été, qu’elles soient petites et engagées ou plus importantes mais attachées à une production française, et cela, parce qu’à l’heure où la transparence est de mise, il est encore très difficile de connaître l’origine de sa laine. Nous avons alors eu la certitude qu’il y avait un véritable besoin. Le salon Made in France Première Vision du mois d’avril 2019 a été l’occasion d’aller encore plus loin. Nous avions un espace pour présenter la filière. Nous souhaitions mobiliser 50 marques qui créeraient des prototypes avec notre laine. Finalement 68 ont participé, 130 prototypes ont été exposés et Le Slip Français, De Bonne Facture, Bonne Gueule, Le sac du Berger, les gants Fabre, Atelier Tuffery… passent à la commercialisation. L’intérêt n’a pas décru depuis. Nous avons été approchés par de nombreuses griffes dont Saint-James et par plusieurs groupes de luxe.