3 questions à ... Nelly Rodi

Créatrice de l’agence Nelly Rodi en 1985, l’une des plus importantes agences de style, elle se dédie désormais à de nombreux mandats et fonctions. Admistrateur de l’IFM, l’Institut Français de la Mode, et de l’EnsAD, Ecole nationale supérieure des Arts Décoratifs, présidente de La Fabrique, administrateur du Comité d’échanges franco-japonais, elle est aussi déléguée des présidents de la Chambre de commerce de Paris et d’Ile de France et co-présidente, depuis 15 ans, avec Elizabeth Ducottet du R3iLab qui a présenté en décembre dernier les conclusions d’un rapport portant sur les profils du consommateur de mode de demain.

 

Pourriez-vous nous présenter les missions et les objectifs du R3ILab ?

R3ILab signifie Réseau Innovation Immatérielle pour l’Industrie. Il a été créé il y a une quinzaine d’années et réunit 3 500 industriels venus plus particulièrement du secteur du textile et de l’habillement. Animé essentiellement par des bénévoles, il ne dépend d’aucune organisation. La DGE (Direction Générale des Entreprises) nous alloue depuis le début des budgets pour développer des programmes et soutenir nos objectifs qui sont de catalyser l’innovation et de favoriser les visions prospectives.

Ce réseau est un agitateur d’idées qui permet de s’éloigner des approches traditionnelles. Par exemple, nous créons des liens entre des industriels et des designers venant d’horizons distincts. Nous avons ainsi mis en contact un industriel spécialisé dans la maille et le prêt-à-porter et un designer de meubles. Nous organisons aussi des rencontres entre des artisans d’art et des industriels. Ce n’est pas évident de faire dialoguer ces acteurs, les premiers spécialisés dans les pièces uniques, les seconds dans les séries. Afin de sortir des sentiers battus, nous proposons également des meet-up en soirée et des voyages-découvertes comme, dernièrement, au MIT à Boston. Ces nombreuses activités sont complétées tous les 2 ans par une grande rencontre durant laquelle nous présentons notre vision du marché et des consommateurs de demain. Le 11 décembre dernier, nous avons réuni 400 personnes dans le grand amphithéâtre de Bercy pour échanger autour des conclusions de notre programme prospectif Mode & Textile Scenarii 2030. Ce rapport a pu être élaboré grâce à la consultation de près de 120 entreprises. Nous avons orchestré 5 rencontres en 2018 durant lesquelles ont été abordées les difficultés de la filière, les solutions pour sortir des problèmes, la conjoncture… Un comité éditorial a ensuite été constitué pour faire la synthèse de ces travaux et rendre compte des changements profonds de consommation que la société traverse actuellement.

 

Justement, pouvez-vous nous résumer ces conclusions et revenir notamment sur les profils des consommateurs de demain ?

Nous sommes en plein changement d’ère : nous passons de l’ère de la consommation voire de la sur-consommation en place depuis 20 ans à celle de la dé-consommation, un mot qui est revenu dans tous nos groupes de travail. Les chiffres sont parlants. La consommation de mode a chuté de 2,9 % en 2018. C’est une première depuis 10 ans, un tournant historique. Autre élément qui illustre cette évolution : en 2018, 31 % des personnes ont acheté des vêtements déjà portés. Et nous voyons apparaître de nouvelles habitudes comme la location, les arbitrages budgétaires au profit des téléphones portables et autres abonnements et au détriment du vêtement… Ces constats nous ont donc permis d’établir 4 profils de consommateurs de demain. L’Impatient est dans le recherche d’immédiateté. Il veut tout instantanément et s’il doit attendre, il veut être informé du pourquoi du comment. Le Citoyen, lui, est en quête de transparence et de traçabilité. Il veut tout savoir sur ce qu’il achète afin d’être sûr que les conditions de production sont parfaites. On voit actuellement ce type de profils s’imposer en matière alimentaire, ce sera bientôt le cas dans la mode. Il y a aussi l’Humain. Il veut savoir qui est derrière le produit. Quel homme ou femme l’a fabriqué. Si c’est une machine, il voudra tout de même vérifier qu’il y a de vraies personnes qui contribuent à la réalisation. Enfin, il y a le Créatif. Il veut participer à la création par la personnalisation… dire son mot dans le processus. Et bien sûr, un consommateur peut être plusieurs ou tous ces profils en même temps !

 

Quels sont, d’après ces travaux et d’après vous, les enjeux majeurs que le secteur textile-habillement-mode et matériaux souples, va devoir relever à l’horizon 2030 ?

Il faut offrir à ces consommateurs les services qu’ils attendent. Il faut ainsi développer des initiatives permettant à chacun de suivre la fabrication de son achat et ainsi de patienter, à l’image de ce chausseur sur-mesure qui envoie tous les jours à ses clients des photos des étapes de réalisation de leur commande. Il faut apprendre à présenter à travers des photos, des vidéos, les processus mais aussi les hommes qui travaillent. Il faut mettre du sens dans l’achat. L’essayiste Gilles Lipovetsky dit d’ailleurs que s’il n’y a pas de sens, il n’y a pas de survie pour l’industrie de la mode. Enfin, grâce à Internet notamment, les industriels ont aussi la possibilité de mieux associer le client au développement des produits. La mise en place de ces services va de pair avec le rapatriement en Europe, mieux en France, de la production. Enfin, il faut miser sur l’Intelligence Artificielle et dans ce domaine la France et en retard. C’est pourquoi en 2019, nous allons mettre en place des programmes dédiés à ce sujet.